Deux mondes qui s’ignorent

J’ai beaucoup lu sur le numérique ou à son voisinage, y compris des intellectuels et universitaires : en français, et dans le désordre, Manuel Castells, André Gorz, Cornelius Castoriadis, Bruno Latour, Jean-Pierre Dupuy, Yann Moulier Boutang, Bernard Stiegler, Joël de Rosnay, Jacques Robin, Godefroy Dang Nguyen (dont j’ai été l’étudiant à Télécom Bretagne), Michel Serres, Bruno PalierLaurent Gille, Jacques Attali, Yann Algan, Luc Boltanski et Eve Chiapello, et même Pierre Legendre dont je possède quasiment tous les ouvrages ! Mais aussi les Américains Clayton Christensen, Jeremy Rifkin, Lawrence Lessig, Jonathan Zittrain, Ethan Zuckerman, Yochai Benkler, Frank Moss, Matthew Jackson, Shoshana ZuboffNicholas Christakis et James Fowler, Tim Wu, William PatryNicholas Carr, Tim O’Reilly, Elizabeth Stark. (Comme toujours, les femmes manquent au numérique.) J’ai aussi lu, comme beaucoup, des non-universitaires tel le grand Tony Schwartz, David OgilvyGuy Kawasaki, Seth Godin, Paul Graham, Chris Anderson, Peter Thiel, Ben Horowitz, Marc Andreessen, Umair Haque et bien d’autres qui, par leur expérience et surtout leur recul sur cette expérience, font désormais autorité sur le numérique, l’innovation et l’entrepreneuriat.

Mais je n’ai pas lu Dominique Boullier.

Je devine la raison de ce rendez-vous manqué à la lecture de sa relation de L’Âge de la multitude : nous appartenons à deux dimensions parallèles, deux mondes qui s’ignorent. La révolution numérique est survenue dans un monde, celui des entrepreneurs, des innovateurs, des financiers, des geeks et surtout des gens comme vous et moi : les milliards d’utilisateurs de millions applications numériques. Dominique Boullier pense et écrit dans un autre monde, où quelques universitaires, activistes, journalistes et informaticiens se retrouvent pour diaboliser en bloc l’entreprise, le marché, le capitalisme, les grandes entreprises, les petites entreprises, les plateformes de social networking, la finance, le design, le marketing, le droit, l’économie, la puissance publique, les États-Unis et que sais-je encore – des gens qui pensent que le PDG de Skyrock n’a pas son mot à dire sur ce que pourrait être l’administration après la révolution numérique. Entre ces deux mondes, il n’y a pas grand-chose en commun, sinon peut-être la lecture de Yochai Benkler ou de Pierre Legendre. Et le monde de Dominique Boullier exerce une influence démesurée sur la façon dont le numérique est perçu et discuté en France, notamment à gauche.

Ne l’ayant jamais croisé, je suis d’autant plus flatté que Dominique Boullier ait bien voulu s’emparer de notre ouvrage et ait consacré tant d’énergie à répondre à son propos : il l’a fait non pour nous auteurs, mais pour l’ouvrage lui-même. À mon tour de réagir, en réaffirmant trois idées fortes.

1) Il est impossible de tracer une frontière entre marchand et le non-marchand. Le propos de Dominique Boullier est prisonnier de catégories qu’Henri et moi avons délibérément essayé d’ignorer, de contourner ou d’affiner parce qu’elles ont trop vite fait d’entraver la pensée et l’action. Elles consistent à opposer ouverture (bien) et fermeture (mal), gratuité (bien) et caractère payant (mal), recherche publique (bien) et entreprise privée (mal), en résumé non-marchand (bien) et marchand (mal). Les frontières entre le marchand et le non-marchand sont en réalité brouillées depuis longtemps : par les modèles économiques à plusieurs versants, par le marketing, par le management, par l’économie sociale et solidaire, par le freemium, par l’open source, par l’instabilité permanente de la distinction entre ce qui doit relever de la puissance publique et ce qui doit être laissé à l’initiative privée.

À l’âge de la multitude, les frontières se brouillent d’autant plus que le numérique provoque l’irruption de l’activité spontanée des individus dans le marché et force les acteurs industriels à intégrer cette activité à leurs stratégies, sous peine de disparaître. Comme l’écrit Yochai Benkler, les modèles du Leviathan et de la main invisible ne suffisent plus pour décrire l’économie, encore moins pour la discuter et la prescrire. On peut échanger maints arguments moraux sur l’ouverture, la gratuité, la collaboration, mais les choses sont beaucoup plus simples que cela : à l’âge de la multitude, tout est fait pour séduire la multitude et rien ne se fait sans son consentement.

C’est grâce à la multitude qu’émergent de gigantesques plateformes, mais la taille de ces plateformes ne garantit en rien la solidité de leurs positions de marché, comme MySpace en témoigne. Il est vain de comparer un cartel de compagnies pétrolières ou d’opérateurs de télécommunications, qui s’entendent sur les prix, instaurent une barrière à l’entrée et captent irrévocablement à leur profit le surplus du consommateur, et une application comme Facebook qui rend à ses utilisateurs un service gratuit et ne les retient que tant que ce service les satisfait et fait écho à leur activité spontanée. Ce rapport entre l’application, opérée dans le monde marchand, et son utilisateur, dont l’activité spontanée est par essence non marchande, c’est précisément là où tout se brouille, c’est ce qui devrait nous alerter : la frontière entre le marchand et le non-marchand est impossible à tracer.

Saviez-vous d’ailleurs que Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia (l’application non marchande par excellence) et Paul Ryan, candidat républicain à la vice-présidence des États-Unis, ont le même livre de chevet ?

2) Il faut en finir avec les approximations sur le capitalisme et la finance. Nous connaissons tous très bien les dérives de la finance de marché, la difficulté à la réguler, l’égoïsme et parfois l’arrogance de ceux qui y travaillent. Mais deux arguments sont à mes yeux inacceptables.

Le premier est celui consistant à amalgamer finance de marché, ingénierie financière de l’innovation et capital-risque. C’est détourner l’attention de la finalité de la finance, qui est de couvrir des risques par leur mutualisation. Dans une économie à la frontière technologique, la finance est plurielle dans son rapport aux entreprises. Celle des startups a pour finalité d’accélérer l’exécution d’un concept et la mise sur le marché d’un produit. L’ingénierie financière de l’innovation a pour finalité de couvrir le principal risque auquel sont exposées aujourd’hui les entreprises de toutes tailles : le risque de non-innovation. La finance des grands groupes cotés a pour finalité de maximiser leurs parts de marché et leurs marges. Des différences existent d’ailleurs entre les entreprises cotées elles-mêmes dans leur rapport à la finance : les investisseurs dans Apple, Google, Amazon, géants du numérique qui ne versent aucun dividende à leurs actionnaires, ne sont pas les mêmes que ceux qui exigent 15% de rentabilité par an pour leur participation au capital de BNP Paribas ou de France Télécom. Entre ces différents pans de la finance, il y a peu de choses en commun.

Le second argument inacceptable est celui, naïf, consistant à considérer qu’on a attendu la globalisation des marchés financiers pour découvrir la prédation et exercer de dures pressions sur les salariés et les individus en général. C’est oublier plus d’un siècle d’inégalités entre les hommes et les femmes, l’échec massif de maintes tentatives d’encourager la promotion sociale, la sauvagerie de l’économie des maîtres de forge et des robber barons du Gilded Age et aussi, en positif, les conquêtes décisives du syndicalisme, des assurances sociales et du mouvement mutualiste.

Le mouvement ouvrier témoigne de ce qu’à aucun moment dans l’histoire du capitalisme, les salariés n’ont été complètement heureux, épanouis et sécurisés dans leur position. Le contrat de travail, la négociation collective, la Sécurité sociale ont été conçus précisément pour tenir compte d’une situation bien particulière, la subordination du salarié à son employeur : pour contracter avec quelqu’un dont on dépend, il faut être couvert contre certains risques et user de prérogatives disposées par la loi. Prétendre que la prédation est née avec le développement de la finance de marché ou avec le numérique est donc malhonnête. Et comparer la situation des salariés d’Orange à celle des employés d’Apple ou Amazon… se passe de commentaires. En revanche, que doit être la Sécurité sociale à l’âge de la multitude ? Voilà une question qui m’intéresse.

3) Il est temps de réfléchir au numérique en termes de stratégie industrielle. Les objectifs de L’Âge de la multitude sont finalement assez terre-à-terre.

Il s’agit d’abord de sortir le numérique de l’ornière, des débats qui réduisent le numérique aux médias et à la culture, des disputes vaines sur l’ouverture et la gratuité, de l’admiration hypocrite et peu éclairée pour ces entrepreneurs si sympathiques que l’on considère comme des bricoleurs ou des petits malins. (Comme dirait le précédent Président de la République, Xavier Niel est « un homme du peep-show » !). Nous n’en sommes plus là : le numérique bouleverse tous les secteurs les uns après les autres. Apple a transformé la musique. Amazon a porté de rudes coups à l’industrie du livre. AirBnB s’attaque à l’hôtellerie. Uber inquiétera bientôt les taxis parisiens. IBM finira tôt ou tard par s’emparer de la gestion des grandes infrastructures urbaines. Tous ces acteurs, à l’image des Apple, Amazon, Facebook et Google, ne sont pas dirigés par des petits malins cherchant à impressionner leur petite amie, mais par des stratèges qui jouent plusieurs coups à l’avance sur un terrain dont ils redessinent les contours en permanence. Nos capitaines d’industrie sont déjà dépassés par cet art de la guerre qu’est devenue l’entreprise après la révolution numérique. C’est pour cela que nous avons écrit L’Âge de la multitude.

Il s’agit aussi de faire écho à des préoccupations plus graves : la destruction des emplois sur notre territoire, l’affaiblissement continu de la protection sociale, le nivellement de la valeur ajoutée, la mauvaise qualité des services publics, l’évaporation des bases fiscales. Le numérique nous permet de reconsidérer ces enjeux, à condition de l’aborder de la bonne manière : comme une révolution industrielle. À ce titre, l’entrée dans l’âge de la multitude n’appelle pas seulement des efforts militants et des études sociologiques, elle mobilise aussi le droit, l’économie, la finance, la gestion, le design, le développement informatique, l’architecture logicielle, l’administration. Le Berkman Center de l’université de Harvard, le Media Lab du MIT témoignent d’une telle approche pluridisciplinaire. Des travaux comme ceux du think tank « Droit et croissance », dont j’ai rejoint le comité d’orientation, visent à réconcilier les travaux de recherche en droit, en finance et en microéconomie avec les objectifs politiques que sont l’innovation, la croissance, la création d’emplois et le développement de l’économie. Sciences Po, incontestablement, a le potentiel pour s’attaquer à ce projet politique. C’est aussi pour cela que nous avons écrit L’Âge de la multitude.

***

Nous avons souhaité écrire un livre radical. Il est donc bienvenu qu’il suscite la controverse. Celle entreprise par Dominique Boullier semble annoncer des discussions passionnantes, mais tourne court car brouillée par les approximations, les préjugés et de grossières manipulations. J’aurais pu vouloir m’engager dans cette discussion si j’avais lu auparavant des travaux de Dominique Boullier. Mais je ne le connais pas. Nous vivons dans deux mondes qui s’ignorent et j’imagine donc que mes élans spontanés d’enfant du numérique vont désormais m’emmener ailleurs, là où chercheurs, entrepreneurs, industriels, financiers et hauts fonctionnaires ont au moins appris à se parler et à se comprendre. Il est temps, car le monde n’attend pas ! Et il ne tient qu’à Dominique Boullier de nous y rejoindre.

Vous êtes la multitude !
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