Éloge des designers

Dans Les Échos paraît aujourd’hui un éditorial de David Barroux intitulé « L’ingénieur et le commerçant« . Tout est fait pour que les lecteurs du grand quotidien économique se reconnaissent dans cet éditorial : certains ont fait des écoles d’ingénieur (c’est mon cas), d’autres ont fait des écoles de commerce. Chacun peut découvrir entre les lignes sa contribution à l’innovation et à la croissance :

Pour le consommateur, l’ingéniosité de l’ingénieur vaut autant que l’agressivité commerciale du vendeur. Le premier tire l’innovation et fait naître de nouveaux besoins. Le second les rend accessibles en cassant les prix et en démocratisant l’accès.

Pour les salariés, les contribuables ou un pays en général, l’ingénieur est (…) plus fondamental que le commerçant. Le savoir-faire du premier contribue à faire naître un marché que le second fera prospérer, mais, sans le génial inventeur, nos sociétés manquent des briques de base capables de tirer notre marché du travail comme notre croissance.

Ces quelques lignes sur l’ingénieur qui « tire » l’innovation, le marché du travail et la croissance ont d’autant plus attiré mon attention que nous écrivons précisément l’inverse dans L’Âge de la multitude (p. 112) :

La technologie numérique n’est pas à l’avant-garde de la révolution numérique. Loin d’impulser ce mouvement, elle l’a plutôt libéré puis, le voyant réussir, s’est mise en position de l’accompagner dans sa croissance exponentielle – répondant à ses sollicitations, relevant ses défis avec toujours plus de capacités et de performances. En d’autres termes, la technologie numérique est nécessaire au développement de l’économie numérique, mais elle n’en est pas le moteur principal.

Notre pays a une obsession pour l’amont des chaînes de valeur. Les créateurs de contenus, les concepteurs de technologie voient dans leur production ce qui permet à l’économie de se développer et sont parvenus, par un storytelling adapté, à convaincre nos décideurs de cette thèse. Pourtant, des décennies de surenchère dans l’aide à la création et le financement de la R&D devraient nous imposer de réfléchir : avons-nous créé plus de richesses que d’autres économies qui valorisent d’autres maillons plus en aval de la chaîne de valeur ?

Le paradigme auquel nous recourons dans L’Âge de la multitude consiste à distinguer les applications et les plateformes. Les applications sont issues de propositions de design fortes, de grandes idées confrontées directement au marché puis itérées à mesure de leur appropriation par la multitude – ces milliards d’individus éduqués, outillés, connectés. Les plateformes sont les infrastructures permanentes qui mettent à disposition les ressources nécessaires à la réalisation des applications. Ces ressources sont des contenus, des données, des briques logicielles dont s’emparent les développeurs d’applications.

Vingt ans d’économie numérique nous ont appris une chose : aucune plateforme ne peut émerger et s’imposer sans une première application pour la révéler. Steve Yegge, ingénieur chez Google, l’a écrit avec force dans une remarquable « harangue » à laquelle nous nous sommes beaucoup référés (et dont nous vous proposerons bientôt la traduction en français). Surtout, les géants du numérique sont là pour nous prouver cette règle cruciale de l’art de la guerre après la révolution numérique : toute plateforme est issue d’une application. Amazon Web Services est une plateforme issue du site de vente en ligne Amazon.com, une application ; Facebook pour les développeurs est une plateforme issue de Facebook, une application ; l’App Store est une plateforme issue de l’iPhone, une collection d’applications rassemblées dans un même terminal.

Les applications sont la contribution à la croissance d’une population que nous ne savons ni former, ni valoriser ni même reconnaître – et l’éditorial de David Barroux en témoigne : je veux parler des designers, ceux qui conçoivent les applications et se confrontent à la multitude. Le savoir-faire des designers, c’est de s’adresser à la multitude : la toucher, la stimuler, la mettre en mouvement. Parce qu’il sait faire levier de la multitude, le designer est aujourd’hui le meilleur des commerçants.

Nos grandes écoles d’ingénieurs forment des ingénieurs peu familiers du design. Nos grandes écoles de commerce forment des commerçants ignorants du design. Aucune de nos grandes écoles, celles dont sont issues les lecteurs des Échos, ne forme de designers, à l’exception peut-être de l’ENSCI. L’ingénieur Steve Wozniak n’a tiré ni l’innovation, ni le marché du travail ni la croissance. Il a au contraire été tiré par Steve Jobs, le designer et commerçant de génie qui, par la force de sa vision et une faculté peu commune de persuasion, a littéralement obligé Steve Wozniak à mettre au point le premier micro-ordinateur personnel de l’histoire.

L’utilisation du verbe « tirer » peut vous paraître anodine, mais elle dit toute une échelle de valeurs – et elle révèle la distorsion dont nous souffrons en France lorsque nous cherchons à appréhender la dynamique de l’innovation. Non les ingénieurs ne tirent pas l’innovation, surtout après la révolution numérique. Dans l’économie numérique, l’innovation ne peut plus être planifiée, elle relève plus de l’itération infinie de propositions fortes directement confrontées au marché et dont s’empare la multitude. Pourtant, nous continuons à chanter les louanges de nos ingénieurs, des sociétés qui les emploient, de nos grands champions technologiques. Et nous continuons à surinvestir dans l’ingénierie, via notre système d’enseignement supérieur, notre politique de soutien à la R&D et notre obsession pour la technologie.

Il y a dans la multitude une puissance infiniment plus grande que celle de tous les ingénieurs du monde. C’est la multitude qui tire l’innovation et la croissance. Les designers sont ceux qui savent stimuler la multitude, échanger avec la multitude, par des propositions fortes itérées à l’infini. Les ingénieurs ne font que servir tout ce monde-là : ils ne tirent pas, loin s’en faut ; ils suivent le rythme, tant bien que mal.

Vous êtes la multitude !
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