Facebook, application immobile

Pourquoi continuons-nous à appeler téléphone quelque chose qui nous sert de moins en moins à téléphoner ? Un smartphone est plus un ordinateur de poche qu’un téléphone intelligent. L’iPod Touch, assez méconnu mais néanmoins bien vendu, témoigne du fait que la téléphonie n’est même plus indispensable au succès de ces ordinateurs de poche. Sur nos smartphones, la téléphonie n’est plus qu’une application parmi des centaines de milliers !

Les lecteurs de ce blog savent qu’une plateforme doit être révélée par une première application. La téléphonie est  la killer app qui nous a révélé une plateforme d’un genre nouveau, une plateforme dont la principale ressource est un accès privilégié à notre intimité. Henri et moi écrivons dans « L’Âge de la multitude » (p. 105) que…

… le mobile est un palier franchi en termes d’expérience utilisateur car, malgré des limites évidentes (taille de l’écran, autonomie de la batterie, dépendance à la couverture réseau), il abat les barrières de l’intimité beaucoup plus que ne le fait un ordinateur. Il est une sorte de raccourci vers l’intimité, une facilité de design, un multiplicateur pour l’investissement de l’intimité que vise toute expérience utilisateur proposée par une application :

  • investissement temporel : un smartphone, c’est tout le temps avec nous, c’est toujours allumé, ça se manifeste tout seul sans même qu’on le sollicite, jusqu’à nous réveiller la nuit ;
  • investissement ergonomique : un smartphone, c’est utilisable en station assise, debout, couchée, avec les mains et de plus en plus sans (comme en témoigne l’assistant personnel SIRI) ;
  • investissement spatial : un smartphone, c’est utilisable en réunion, dans les transports, dans les files d’attente, au lit et ailleurs ;
  • investissement individuel : un smartphone, ça ne se partage pas, il n’y a qu’un seul utilisateur derrière un téléphone, toujours identifié ;
  • investissement sensoriel : un smartphone ça s’écoute bien sûr, mais aussi ça se regarde et de plus en plus, ça, se touche.

En résumé, un smartphone, ça se « ressent » quasiment comme un organe. Cheval de Troie dans l’intimité de la multitude, le smartphone est une spectaculaire promesse de pouvoir mieux capter sa puissance pour créer de la valeur.

Des centaines de milliers de sur-traitants, les développeurs d’applications, s’emparent de cette ressource, l’accès privilégié à notre intimité : nous leur devons les centaines de milliers d’applications de l’App Store d’Apple et et de l’Android Market.

La puissance de calcul ne cesse d’augmenter : c’est, selon nous, l’une des trois lois de l’économie numérique. Cette puissance de calcul permet deux choses : améliorer les performances d’un terminal sans en modifier les caractéristiques physiques (la taille, le poids) ; ou bien, à performances inchangées voire dégradées, miniaturiser ce terminal, le rendre plus petit et plus léger, jusqu’à en faire un ordinateur de poche, un smartphone.

Or la notion même d’un ordinateur de poche est problématique. L’intérêt d’un ordinateur est de pouvoir saisir du texte sur un clavier, de faire aller et venir le curseur d’une souris sur une interface suffisamment grande pour mieux accéder à l’information et profiter d’une expérience optimisée. Diminuer à l’excès les dimensions d’un ordinateur lui fait perdre sa valeur d’usage : les touches se rapprochant, son clavier devient inutilisable ; l’interface rétrécissant, on finit par ne plus rien voir. Steve Jobs avait bien identifié, en évoquant les Netbooks, qu’une dégradation nette de l’expérience utilisateur ne pouvait que se solder par un échec industriel et commercial. Les Netbooks, ces ordinateurs dégradés sans valeur ajoutée, n’ont d’ailleurs jamais décollé commercialement.

On comprend donc bien pourquoi la téléphonie est la killer app : nous avions déjà des téléphones dans nos poches, pourquoi ne pas les remplacer par de nouveaux téléphones aux fonctionnalités enrichies ? Personne n’abandonne son ordinateur pour un ordinateur de poche, ni pour un Netbook. Mais beaucoup de gens sont prêts a échanger leur téléphone ordinaire contre un smartphone, même si ça coûte plus cher ! (Et d’autant plus que l’augmentation du prix est rendue indétectable par la facturation des opérateurs de téléphonie.)

C’est pour cette raison que le marché du développement d’applications a été pris par surprise. Habitué à produire des applications de plus en plus performantes, sophistiquées, utilisables sur des écrans de plus en plus grands, habitué à prendre de plus en plus de place (en termes d’interface comme de capacité de calcul), le marché a été confronté à une anomalie : soudain, il a fallu concevoir des applications adaptées à un terminal beaucoup plus rudimentaire. Une application réussie sur mobile est très différente d’une application réussie sur un ordinateur ou une tablette. Elle doit être circonscrite en termes fonctionnels et ultra-optimisée d’un point de vue technique. Lorsque deux versions de la même application coexistent, l’une mobile et l’autre non, nombre de frustrations se font jour : les utilisateurs habitués à la richesse de l’application sur ordinateur ne retrouvent pas leurs fonctionnalités préférées sur mobile ; les utilisateurs qui ne jurent que par le mobile cherchent en vain une simplicité et une performance comparable aux meilleures applications du marché.

Le marché a été pour ainsi dire coupé en deux : d’un coté, les applications mobiles, conçues dès le départ pour être utilisées sur un smartphone ; de l’autre, les applications d’avant, les applications immobiles, celles qui ont été conçues pour une utilisation depuis un ordinateur. Instagram, Angry Birds, Sparrow sont des applications mobiles : simples, épurées, légères, elles sont optimisées pour être utilisées sur un ordinateur de poche, pour une petite interface, un clavier à l’ergonomie rudimentaire, une connexion précaire et un faible débit. Mais la plupart des grandes applications du Web – les « sites Web » – sont immobiles. Grâce à l’augmentation de la puissance de calcul, beaucoup d’efforts ont été faits pour les enrichir et les sophistiquer sur ordinateur. Il leur a donc été difficile de trouver leur public sur les smartphones : pour les utilisateurs de longue date, l’expérience était forcément plus pauvre, altérée par le caractère fruste du terminal ; pour les nouveaux utilisateurs, venus à ces applications par leur smartphone, l’expérience était aussi décevante, mais pour des raisons différentes : parce que ces applications mobiles ont été développées comme un produit dérivé d’une application immobile, leur design n’a pas la force d’une application pensée dès l’origine pour les smartphones.

Personne, en effet, ne peut designer deux versions d’une même application pour deux terminaux différents et réussir les deux. Le marché des applications mobiles n’est pas un marché dérivé de celui des applications immobiles, ni même un retour en arrière vers un passé pas si lointain où la puissance de calcul était moindre et les interfaces des ordinateurs plus rudimentaires. Le marché des applications mobiles est un nouveau marché, hétérogène au précédent, qui ne converge avec lui que très progressivement grâce à une approche unificatrice : le responsive design. Seuls les designers qui ont grandi dans un contexte de coexistence des deux industries vont apprendre à concevoir leurs applications pour qu’elles s’adaptent dynamiquement à une pluralité de terminaux – ou encore vont les transformer en plateformes pour laisser à d’autres le soin de les refaire pour d’autres terminaux. Mais la plupart des designers sont spécialisés dans l’un ou l’autre savoir-faire : designer des applications mobiles ou designer des applications immobiles.

Facebook est une application immobile. Elle est même emblématique de la sophistication des applications immobiles : une interface exceptionnellement fournie, une profusion d’informations mises à jour en temps réel, d’innombrables fonctionnalités évoluant et se perfectionnant de jour en jour. Tout cela pour servir l’objectif stratégique de Facebook, qui est de recréer toutes les dimensions de notre vie sociale dans une seule application.

Tout allait bien pour Facebook, jusqu’au jour où ses membres se sont mis à utiliser Internet depuis leur mobile et moins depuis leur ordinateur. La tendance était prévisible : Facebook est une application qu’on utilise dans son intimité, c’est donc normal de préférer l’utiliser depuis un smartphone, ce cheval de Troie dans notre intimité. Facebook a dû faire l’effort d’adapter l’expérience de ses utilisateurs aux nombreuses contraintes qui caractérisent le mobile : interface minuscule, mauvaise ergonomie du clavier, faible qualité de la connexion. Sur un smartphone, une bonne partie de l’expérience Facebook perd de sa pertinence ou met à l’épreuve la patience des utilisateurs. Comme toute application immobile, une fois migrée dans l’univers mobile, Facebook ne peut que décevoir, les nouveaux utilisateurs comme les anciens : trop pauvre par rapport à l’application d’origine, mais trop riche pour le terminal rudimentaire qu’est un smartphone.

C’est pour cette raison que Facebook, depuis quelques mois, a commencé à se transformer en application mobile d’une manière particulière : en démembrant son application immobile et en renaissant sous la forme d’une collection d’applications mobiles autonomes et plus simples, chacune recentrée sur une seule fonctionnalité. De là vient Facebook Messenger, application mobile qui isole la fonctionnalité de messagerie instantanée du reste du périmètre fonctionnel et permet  à Facebook de concurrencer d’autres applications mobiles de messagerie instantanée plus simples et plus performantes. Avec Facebook Messenger, première application mobile autonome, Facebook espère ainsi conquérir de nouveaux utilisateurs en les séduisant avec une application mobile centrée sur une proposition de valeur simple : la messagerie instantanée. Toutes les fonctionnalités combinées aujourd’hui dans Facebook vont progressivement être extraites de l’application immobile et refaites sous la forme d’applications mobiles autonomes, dont l’utilisateur pourra combiner les fonctionnalités lorsqu’il le juge agréable.

Ce à quoi nous assistons est donc un point de rupture. L’application immobile Facebook a atteint une telle part de marché, un tel volume d’utilisateurs, qu’il lui est impossible de satisfaire tous ses utilisateurs autrement qu’en devenant toujours plus riche et personnalisée. C’est possible sur un ordinateur, qui permet cette sophistication : le succès de Facebook et la multiplication des applications développées par dessus la plateforme Facebook en témoignent. C’est beaucoup plus délicat sur un smartphone. S’il est devenu de plus en plus difficile pour l’application Facebook de satisfaire tous ses utilisateurs, c’est parce que ceux-là essaient – tant bien que mal – de l’utiliser depuis des terminaux de plus en plus variés et dont les performances sont plus limitées. Il devient plus difficile, dans ces conditions, de conquérir de nouveaux utilisateurs avec une seule application toujours plus sophistiquée. Facebook doit apprendre à acquérir de nouveaux utilisateurs avec plusieurs applications, notamment des applications mobiles beaucoup plus simples, conçues dès le départ pour un smartphone.

Le partage de photographies est évidemment l’une de ces applications. Cette fonctionnalité est essentielle à l’attractivité de Facebook. Une proportion considérable des statuts mis en ligne par les utilisateurs sont des photographies. Un travail important a déjà été fait pour améliorer cette fonctionnalité, la rendre plus fluide et plus rapide. La fonctionnalité est parmi celles qui sont les plus mises en avant dans les présentations institutionnelles de Facebook. Il était donc normal que Facebook adresse un signal fort au marché sur ce créneau précis : en rachetant Instagram, Facebook acquiert l’application de partage de photographies la plus agréable, la plus tractée, la plus innovante et la plus scalable.

Instagram a dû négocier durement un prix d’acquisition qui se révèle élevé, comparable à celui auquel Google a acheté YouTube à l’époque – et songez à quel point YouTube est devenu central dans nos vies. Mais ce prix était une bonne nouvelle pour Facebook, qui a ainsi rappelé, à quelques semaines de son introduction en bourse, qu’elle valait très cher, beaucoup plus qu’Instagram.

Instagram va probablement garder son indépendance fonctionnelle. Mais, tôt ou tard, il sera impossible de devenir utilisateur d’Instagram sans créer simultanément un compte sur Facebook. Comment croyez-vous que Facebook pourra parvenir à 1,5 milliard d’utilisateurs ? Pas avec une application immobile, mais grâce à un écosystème d’applications mobiles étroitement dépendantes de sa plateforme.

Vous êtes la multitude !
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