L’administration comme plateforme – Une feuille de route

L’administration comme plateforme existe déjà : en Estonie. Elle nous paraît à nous bien lointaine et irréaliste. La promesse est pourtant simple : le même service public peut être rendu de maintes façons différentes, pour s’adapter à certains publics ou à certains territoires. Tony Blair faisait cette promesse il y a vingt ans sans encore parler d’administration électronique : des services pour tous, des prestations personnalisées.

Après la révolution numérique, la multitude est la mieux placée pour concevoir et réaliser ces mille et une façons de rendre les services publics. Pour lui en donner les moyens, l’administration doit mettre à disposition des ressources qu’elle est seule à détenir, pour que la multitude s’en empare. Ces ressources sont des données bien sûr, mais aussi du code logiciel : par exemple des services d’authentification, de paiement, de communication sécurisée, de géolocalisation, de stockage de données. Bref, du cloud computing. Et tout cela mis à disposition par l’intermédiaire d’une application programming interface, ou API. (Ou par l’intermédiaire d’un protocole, merci Hadrien :-)

Un exemple parlant des promesses de l’administration comme plateforme est le placement sur le marché de l’emploi : des actions individuelles et des interactions entre individus sont aussi efficaces pour apparier un individu et une offre d’emploi que l’action d’une organisation telle que Pôle Emploi. 1x1connect, société dont je suis l’un des fondateurs, a porté un temps un projet de R&D collaborative sur ce sujet, labellisé à l’époque par le pôle de compétitivité Cap Digital. Pour réaliser ce projet, il fallait disposer de ressources que Pôle Emploi est seul à détenir : des offres d’emploi et l’authentification des assurés sociaux. Pour les connaisseurs, le dossier unique du demandeur d’emploi (le DUDE) avait un temps préfiguré une sorte de plateforme logicielle du service public de l’emploi. Il est passé à la trappe précisément suite à la création de Pôle Emploi : une fusion d’organisations a finalement primé sur une approche collaborative entre ANPE, Assedic et autres acteurs du service public de l’emploi qui aurait pu, à long terme, évoluer en plateforme.

En présence d’une plateforme mise à disposition par Pôle Emploi ou toute autre administration, les développeurs d’application ne sont ni sous-traitants ni suppléants de l’administration. Pas sous-traitants car il ne leur est pas nécessaire de se porter candidats à l’attribution d’un marché public, de convaincre des dizaines de décideurs aux différents échelons, de mettre en danger l’équilibre économique de leur activité pour s’assurer du mieux-disant économique. Pas suppléants car il ne leur est pas nécessaire, comme une association agissant à l’initiative de militants bénévoles, d’opérer un semblant de service public en ne comptant que sur eux-mêmes. Des développeurs d’applications s’appuyant sur une plateforme sont des sur-traitants : ils s’emparent des ressources que l’administration met à leur disposition pour refaire le service à leur manière, mélanger les ressources de l’administration à d’autres ressources, concevoir des variantes d’interfaces, d’expériences, de services.

Nous l’avons écrit dans L’Âge de la multitude : aucune plateforme ne peut être révélée sans une première application couronnée de succès – une application qui, grâce à sa fluidité, à sa rapidité, à sa simplicité d’utilisation, investit l’intimité de ses utilisateurs. Cela pose maintes difficultés à l’administration, dont les applications sont couronnées de succès parce que les administrés sont obligés de les utiliser, pas parce qu’elles sont fluides, rapides et simples d’utilisation. Voir par exemple ici, ici ou encore ici. Et  aussi ! Et sous une application administrative, il n’y a pas de plateforme mettant à disposition des ressources dont peuvent s’emparer des développeurs pour proposer des variantes des mêmes applications : des expériences plus fluides, des interfaces plus ergonomiques, des flux plus rapides. Il y a un système d’information ultra-sécurisé, car on n’est jamais loin de la vie privée des citoyens ou des agents de l’administration. Mais il n’y a pas de ressources pour des développeurs.

Mettre en place l’administration comme plateforme est un défi redoutable. Cela relève-t-il de l’administration elle-même ? De sous-traitants de l’administration ? De délégataires de services publics ? De concessionnaires, à l’image de JCDecaux qui a offert à la ville de Paris le Velib’, un embryon d’administration comme plateforme ?

Un outil que sait manier l’administration, ce sont les appels à projets. Voici une feuille de route pour mettre en place l’administration comme plateforme à travers un appel à projets censé à la fois faire émerger des sur-traitants de l’administration et favoriser la mise à disposition des ressources administratives qui leur sont nécessaires.

Il s’agit d’encourager la soumission de projets par des entreprises ou groupements d’entreprises sollicitant chacun une somme de 200 000 euros par exemple. Chaque projet doit inclure :

  • les spécifications d’une application de service public – par exemple le placement des demandeurs d’emplois ;
  • l’identification des ressources publiques nécessaires à l’implémentation de l’application et d’une API sous-jacente – par exemple les offres d’emploi gérées par Pôle Emploi et un service d’authentification permettant aux demandeurs d’emploi de se connecter en accédant à leur compte personnel tenu par Pôle Emploi ;
  • les spécifications et la documentation d’une API sous-jacente – pour voir des exemples de documentation regardez Shopify, Socialtext ou, évidemment, Amazon Web Services, par exemple ici.

Sur les 200 000 euros, un quart, soit 50 000 euros, est alloué à l’entreprise ou au groupement d’entreprises présentant le projet, pour le développement de l’application et la mise en place de l’API sous-jacente. Le reste, soit 150 000 euros, est alloué à l’administration détentrice des ressources nécessaires à la mise en service de l’application et de l’API sous-jacente. Avec cette somme, l’administration peut financer la mise à disposition de ces ressources à titre pérenne afin qu’elles soient encapsulées dans l’API développée par le ou les porteurs du projet.

Les avantages de cette démarche sont nombreux :

  • elle impose aux candidats de soumettre des projets incluant des spécifications et une documentation d’API. Elle conduit ainsi à sélectionner des entités déjà engagées dans ce type de démarche et, au-delà, à évangéliser l’ensemble du marché sur les stratégies de plateformes ;
  • elle permet, grâce à la diversité des projets soumis, de pratiquer un recensement des ressources publiques dont la multitude souhaite s’emparer pour refaire les services publics à sa façon. La capacité juridique et technique de l’administration à mettre ces ressources à disposition est prise en compte dans la sélection des lauréats. Les administrations les plus ouvertes sont ainsi favorisées ;
  • elle permet de cartographier les ressources publiques identifiées comme utiles par la multitude, et de sélectionner des projets complémentaires dont les API peuvent ensuite, à terme, être mises en cohérence au sein d’une plateforme unique, couvrant le même périmètre que Service-public.fr, mais pour les développeurs d’applications.

L’Estonie l’a fait, à sa manière. Pourquoi pas nous ?

Cc @mlebranchu @fleurpellerin

(Mise à jour 22.5.2012 – L’administration Obama vient de révéler dans un document saisissant  sa stratégie de plateforme : « Digital Government – Building a 21st Century Platform to Better Serve the American People ».)

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