Positions dominantes et marchés précaires

Atlantico m’a soumis quatre questions autour du thème de la fragilité des géants du numérique. Je reproduis ci-dessous ces questions et mes réponses, à l’attention des lecteurs du blog de L’Âge de la multitude :

Les entreprises telles Lycos ou MySpace peuvent-elles survivre à un changement de génération ?

Les utilisateurs d’Internet sont comme des enfants : ils s’enthousiasment très vite, mais ont tôt fait de se lasser et de s’échapper ailleurs. Il sont si sollicités qu’il est difficile de capter leur attention. Ils utilisent Internet dans leur intimité, une sphère dans laquelle ils tiennent à conserver – et c’est normal – une maîtrise absolue de ce qui se passe. Des entreprises comme Lycos ou Myspace sont probablement vouées à disparaître car, pour des raisons diverses, elles n’évoluent pas assez vite ni assez fort pour continuer à captiver leurs utilisateurs. Tandis que Facebook surprend et passionne par la mise en ligne fréquente de nouvelles fonctionnalités, par l’évolution continue de son interface, par l’intensité des interactions entre ses utilisateurs, ces entreprises plus anciennes sont comme figées, monotones et vite périmées.

En reprenant les exemples d’Amazon et Google, est-il possible pour une entreprise de rattraper les failles initiales d’un modèle économique ?

Bien sûr. Jeff Bezos, PDG d’Amazon, s’est aperçu très tôt d’une faille gigantesque de son modèle économique : la diminution de ses marges. Lorsque vous faites de la vente de détail en ligne, l’intensité de la concurrence vous oblige à baisser les prix, à rogner vos marges. Pour préserver sa rentabilité, un e-commerçant est condamné à croître sans cesse ou à disparaître. Un article fameux de 1999, écrit par le grand éditorialiste du New York Times Thomas Friedman, identifiait bien cette faille du modèle économique d’Amazon et prédisait sa disparition prochaine. Mais Amazon n’a pas disparu, parce que Bezos a pressenti le danger et a transformé radicalement son modèle économique : en quelques années, il a imposé à ses équipes la transformation de toute son infrastructure informatique en une architecture orientée services, puis a mis ces services à la disposition du marché. Avec Amazon Web Services, Amazon a généré une nouvelle source de revenus à partir d’une infrastructure existante, et s’est même payée le luxe de continuer à y pratiquer des faibles marges.

Facebook a montré sa lenteur de réaction quant à la prise de conscience de l’importance du surf sur les portables… Est-il trop tard ?

Cette lenteur de réaction est la conséquence de contraintes technologiques. Un portable est doté d’une interface beaucoup plus petite qu’un ordinateur. La qualité de la connexion est bien inférieure : elle est plus lente, souvent coupée en cours de navigation. C’est pourquoi, sur un téléphone portable, il est beaucoup plus agréable d’utiliser une app au périmètre fonctionnel restreint qu’une application aussi riche et dense que celle que propose Facebook. Le succès des App Stores n’a pas d’autre explication : sur un téléphone, une application ne peut utiliser qu’un nombre limité de ressources et doit rendre un service bien circonscrit et optimisé. Sur le Web, c’est différent : une expérience peut s’appuyer sur des centaines de services différents, dont elle mélange les ressources d’une infinité de manières, avec une porosité très grande entre applications. C’est d’ailleurs une limite des applications mobiles : remarquablement conçues et réalisées, mais cloisonnées et aux ressources limitées. HTML5 permet d’adapter le Web aux terminaux mobiles et de recréer cette profondeur qui fait la richesse de la navigation sur Internet. Mais les connexions restent de mauvaise qualité, la navigation est lente et met à l’épreuve la patience des utilisateurs.

Facebook qui achète Instagram prouve qu’ils ont conscience de cette prise de retard… Cela suffira-t-il ?

Il y a probablement de ça. Facebook est une application inventée pour une utilisation depuis un ordinateur. Elle est riche, large, extrêmement personnalisée, en temps réel, elle se ramifie profondément dans Internet. Il n’y a pas de Facebook sans les liens partagés qui nous emmènent vers d’innombrables ressources ailleurs sur le Web. Cette expérience unique est difficile à transposer sur mobile : lorsque vous cliquez sur un lien dans Facebook, votre iPhone ouvre un navigateur Web et tente péniblement de charger une page qui, bien souvent, n’a pas été optimisée pour s’afficher sur un si petit écran. Facebook excède donc purement et simplement les capacités fonctionnelles et techniques des téléphones portables. Pour cette raison, les dirigeants de Facebook ont peut-être conclu qu’ils devaient découper l’expérience Facebook en une collection de mini-applications indépendantes, au périmètre fonctionnel beaucoup plus restreint. L’une de ces applications, c’est le partage de photographies. Et la meilleure application sur ce marché, c’est Instagram.

NC

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